Un texte inédit d'Arthur Rimbaud, l'un des plus grands poètes français, a été retrouvé courant mars 2008, 138 ans après son écriture et nous délivre tout un pan inconnu de la psychologie de l'auteur
Voilà l'histoire:
Patrick Taliercio, un réalisateur en repérage à Charleville-Mézières pour tourner un film documentaire sur ce grand poète qu'était Rimbaud, rentre un jour presque par hasard chez un bouquiniste dans le but d'y trouver des élèments qui pourraient l'aider dans ses recherches. C'est aussi tout à fait par hasard qu'il tombe sur un numéro du "Progrès des Ardennes" daté du 25 novembre 1870. On savait déjà de longue date, grace à des écrits de son très fidèle ami Ernest Delahaye, que Rimbaud avait écris plusieurs articles qu'il avait envoyés à ce journal, dans l'espoir d'être publié. On ne savait par contre pas si un seul de ces articles l'avait été. Patrick Taliercio a donc rapidement feuilleté l'exemplaire du journal et est alors tombé sur un article intitulé "Le rêve de Bismarck" et signé de la main d'un certain Jean Baudry. Or Taliercio sait aussi, grace à ses recherches poussées sur Rimbaud, que Baudry était justement l'un des pseudonymes journalistiques qu'il utilisait. Il achète donc le journal pour une bouchée de pain, et relaie l'information à des spécialistes. Très rapidement et sans hésitation aucune, le verdict tombe et confirme ce que pensait déjà le réalisateur: l'article est bel et bien un inédit de Rimbaud, et va par la suite s'avérer encore plus interessant qu'il ne l'était déjà, révélant réellement tout un pan de la psychologie du jeune auteur poète que l'on ne pouvait que deviner jusqu'à présent et qui est désormais concrètement confirmée.
En effet le texte en question, daté donc du 25 novembre 1870, est donc un texte publié tout au début de la carrière de l'auteur. Agé alors de seize ans il a déjà écris quelques temps avant "Le Dormeur du Val", ou encore "Ophélie", mais le plus grand de sa courte carrière littéraire (comprise intégralement entre 1870 et 1875, donc entre ses 15 ans et ses 20 ans) reste encore à être écris. Et c'est en cela que ce texte est éminemment important, car il montre une facette de l'auteur que l'on ne connaissait encore que trop peu. Si on connait déjà bien ses premiers poèmes sous toutes les coutures, on ne connais presque pas ses articles journalistiques et force est de constater qu'à 16 ans, Rimbaud a déjà la plume d'un journaliste confirmé, jouant avec les mots, tout dans la description précise et caricaturale, maniant le rythme des phrases comme personne. Ecris dans un contexte de guerre et de défaites françaises, Arthur Rimbaud nous livre là un texte dans lequel un patriotisme exacerbé est quelque peu tourné en dérision, harponnant Bismarck dans un style des plus savoureux permettant au poète maudit de tourner en ridicule tous ces bourgeois obèses qu'il détestait tant et cherchait à renverser.
Mais trèves de bavardages, voici le texte en question (il est à noter que le texte était très légèrement émietté par endroit, coupant quelques mots. Il a été recomposé par Jérôme Dupuis et Marc edouard Nabe):
C'est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s'échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l'ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, — et s'arrête...
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l'Alsace et la Lorraine ! — Oh ! sous son crâne jaune, quels délires d'avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !...
Bismarck médite. Tiens ! un gros point noir semble arrêter l'index frétillant. C'est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer, de rayer le papier, de ci, de là, avec rage, — enfin, de s'arrêter... Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! — Puis, le bonhomme a tant rêvé l'½il ouvert, que, doucement, la somnolence s'empare de lui : son front se penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s'abat sur le vilain point noir...
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s'est plongé dans le fourneau ardent... Hi ! povero ! va povero ! dans le fourneau incandescent de la pipe..., Hi ! povero ! Son index était sur Paris !... Fini, le rêve glorieux !
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! — Cachez, cachez ce nez !...
Eh bien ! mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais
(lignes manquantes)
Voilà ! fallait pas rêvasser !
Jean Baudry
(Il est ici marqué que la fin du texte est manquante. C'est faux. Il a été lu dans son intégralité ce soir sur France 3 dans l'émission de Frédéric Taddeï "Ce soir ou jamais", et sera publié dans le magazine Agone qui sortira le 23/05/2008, mais je n'ai pour l'instant pas réussit à trouver la version complète sur internet. Dans tous les cas, il ne manque là que deux ou trois lignes.)
Il est aussi interessant de remarquer que Arthur Rimbaud avait beaucoup de mal à être publié de son vivant, et encore aujourd'hui, bien que l'information circule depuis déjà quelques semaines, les journaux ne semblent pas s'y interessés. Etrange, car il doit sûrement s'agir pour l'instant de l'une des plus grandes découvertes littéraires de ce début de siècle ... vous avez dis poète maudit?